mercredi 25 janvier 2012

Rencontre avec les «autres» pieds-noirs : ceux restés en Algérie

Par Mélanie Matarese
Ni valise ni Cercueil, les pieds-noirs restés en Algérie après l’indépendance, le livre du journaliste Pierre Daum, publié chez Actes Sud, est un ouvrage inédit.

Comme le souligne Benjamin Stora dans la préface, «aucune étude approfondie n’avait jusqu’à présent été entreprise sur le sort des Européens et des Juifs restés en Algérie après 1962».

S’il en fallait d’autres, voici cinq autres bonnes raisons de le lire…

Pierre Daum rappelle que les pieds-noirs ne sont pas tous des rapatriés
"Pour mener une étude fine sur les pieds-noirs, il faut les interroger dans leur diversité. Or depuis cinquante ans, un seul discours domine : celui d’un petit groupe de rapatriés qui monopolise les récits sur les pieds-noirs. Et ce discours écrasant repose sur deux idées piliers : «Nous sommes "tous" partis en 1962» et «Nous n’avions pas d’autre choix». Cette argumentation a permis à tous ces rapatriés, à la fois de se maintenir dans la position confortable de la victime innocente et d’éviter qu’on leur pose la question : «Pourquoi êtes-vous partis ?». Mon travail fait vaciller ces deux piliers. Car à la fin de 1962, ils étaient un peu plus de 200 000 pieds-noirs à être restés en Algérie. Et tous les témoignages concordent : ceux qui ont choisi de rester disent qu’ils ne risquaient absolument rien, les violences s’étant subitement arrêtées à la fin de l’été 1962."

L’auteur revient sur le massacre du 5 juillet 1962 à Oran, peu connu
"Il y a un lien entre cet événement et l’histoire générale. Si le massacre du 5 juillet 1962 à Oran est une date familière chez tous les pieds-noirs, il reste inconnu en dehors de ce milieu. Avec la fusillade de la rue d’Isly, ces deux événements sont des points forts de la construction du discours des rapatriés. Dans le cas du massacre d’Oran, ces derniers disent : «Nous ne pouvions pas rester, c’était la valise ou le cercueil ! Regardez ce qui s’est passé à Oran !» Alors qu’en réalité, les rapatriés étaient déjà revenus en masse en avril, mai et juin. La violence du 5 juillet 1962 n’était pas le fait de tous les Algériens mais d’une foule hystérique et s’explique par les six mois qui ont précédé le drame. Les Algériens d’Oran, victimes de la folie meurtrière de l’OAS, vivaient depuis des mois les pires pressions, les pires atrocités. En ce début juillet, alors qu’ils défilent pour fêter l’indépendance, des coups de feu sont tirés contre des manifestants sans que l’on sache d’où ils viennent. Pensant que c’est l’OAS, des manifestants se lancent alors dans une chasse à l’Européen, une chasse au faciès, dans laquelle plusieurs Algériens sont tués. Bilan : au moins 150 personnes, peut-être jusqu’à 400, en quelques heures."

Il fait tomber une idée reçue : les pieds-noirs restés en Algérie ne sont pas tous des personnes âgées ou des militants de la cause algérienne…
"Les quelques travaux qui ont été faits sur les pieds-noirs restés en Algérie sont passés inaperçus et ont eu tendance à véhiculer l’idée que ces pieds-noirs s’étaient engagés aux côtés des Algériens pour l’indépendance. Mon travail m’a permis de découvrir l’extrême diversité de leurs profils. D’abord une diversité idéologique : on trouve des pieds-noirs impliqués auprès du FLN -même s’ils sont minoritaires, d’autres qui n’avaient pas une idée arrêtée sur le sujet, d’autres encore clairement en faveur d'une Algérie française, voire même des sympathisants forts de l’OAS. Il y a ensuite une diversité géographique : les pieds-noirs ne sont pas concentrés dans les grandes villes (une autre idée reçue), ils sont nombreux à être restés dans de petites villes et des villages. C’est l’intérêt de la liste des 150 personnes publiée dans le livre, pour lesquels j’ai indiqué notamment le lieu de résidence après 1962. Enfin, on relève aussi une grande diversité sociologique et professionnelle. Avant l’indépendance, les pieds-noirs n’étaient pas tous des colons ! La classe moyenne était bien représentée, il y avait aussi des pauvres. On retrouve aujourd’hui toutes ces catégories sociales.

Il nous fait partager des récits intimes de personnes peu habitués à se dévoiler
"Un des aspects fondamentaux de ce métier est de faire parler les gens : cela fait partie de ma façon de pratiquer le journalisme –car ce livre est une livre de journaliste et pas d’historien. J’ai procédé de la même manière pour mon premier livre sur les travailleurs Indochinois, des gens qui n’avaient jamais raconté leur histoire. Et pour cela, il faut prendre du temps ! Je porte ce projet depuis deux ans et demi, trois ans. J’avais identifié une cinquantaine de pieds-noirs restés en Algérie. Après être entré en contact avec une trentaine d’entre eux, j’en ai sélectionné une quinzaine en fonction de différents critères, l’objectif étant de donner un éventail de profils le plus complet possible. Mais il est vrai que la tendance générale chez les pieds-noirs restés en Algérie est de ne pas parler…"

Il nous fait découvrir l’Algérie algérienne
"Je voulais, à travers le récit de ces pieds-noirs restés en Algérie, faire connaître des bouts de cette Algérie algérienne, via des sujets comme le cinéma, le combat des femmes, l’agriculture... En France, les articles, les livres, les documentaires sur l’Algérie française ne manquent pas mais il n’existe rien sur ce qui s’est passé après l’indépendance. Comme si la porte de l’intérêt pour l’Algérie s’était refermée en 1962…"

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