vendredi 27 mars 2009

"Les Invités", de Pierre Assouline : grain de sable rive gauche

Un dîner parisien... Ce n'est pas follement original. C'est moins original, en tout cas, que le précédent roman de Pierre Assouline, Le Portrait (Gallimard, 2007), dans lequel la narratrice n'était pas la baronne Betty de Rothschild, mais son portrait, peint par Ingres. Le plaisir de lecture est le même, pourtant. Avec un oeil tout aussi aiguisé, l'auteur observe le charme discret de la bourgeoisie - et, dans la foulée, de la "beurgeoisie", puisque le personnage central du livre est une jeune musulmane qui n'avait aucune raison de se retrouver parmi les convives de cette soirée agitée.
Sophie du Vivier, dite Madamedu, organise des dîners, dans son riche appartement du 7e arrondissement, comme des oeuvres d'art. Rien n'est laissé au hasard, cette "providence des faibles". La maîtresse de maison mesure elle-même la distance séparant les assiettes des couverts, et ses archives lui permettent d'éviter les impairs, les doublons et les faux pas culinaires. Quand elle prépare son plan de table, avec des bristols portant chacun le nom d'un invité, elle semble "s'adonner à une réussite". Elle sait qu'une erreur de placement peut vous valoir un ennemi pour la vie.
Ce soir-là, justement, un grain de sable va venir perturber "la machine à réceptions". La défection d'un invité enclenche le drame. "Combien sommes-nous finalement ?", demande quelqu'un. "Quatorze, selon les organisateurs, treize, selon la police", dit une voix. Catastrophe ! Pas question de se résigner à ce chiffre porte-malheur. Dans l'urgence, faute de mieux, c'est la bonne - une Arabe de surcroît, portant un nom à coucher dehors - qui occupera la quatorzième place...
Pierre Assouline ne cesse de tourner autour de la table, pour nous offrir une savoureuse et cruelle galerie de portraits. Voici Sybil Corbières, personnage insignifiant, abonnée à la chirurgie esthétique : "Elle était ainsi faite et refaite que même ses cordes vocales sonnaient comme un piano accordé de la veille." Voici Dandieu, l'écrivain, membre de l'Académie française, qui se gargarise de phrases creuses : "Il se voulait si républicain qu'il se disait laïque et obligatoire tout en regrettant de ne pouvoir être également gratuit." Et Marie-Do, l'épouse de l'ambassadeur au placard, "celle qui dit tout haut ce que tout le monde n'osait même pas penser plus bas, encore que la bassesse soit également partagée". Quant à maître Le Chatelard, spécialiste des divorces ("Il avait le génie de la séparation"), c'est un bavard impénitent. A écouter les silences de son épouse, "on comprenait vite qu'elle avait plusieurs fois divorcé de lui sans même qu'il s'en aperçoive".
Le cruel Assouline n'y va pas avec le dos de la cuillère. Par moments, il donne l'impression de forcer inutilement le trait. Les convives, à deux ou trois exceptions près, mériteraient d'être jetés par la fenêtre, alors que la charmante - trop charmante ? - Sonia, alias Oumelkheir Ben Saïd, nous éblouit par sa finesse. Elle n'est pas spécialiste du couscous, mais termine une thèse de doctorat à la Sorbonne sur un mouvement architectural assez complexe qui s'était épanoui en Europe au début du XVIIIe siècle...
Ce monde n'est pas le sien, mais, à force de l'observer, elle en connaît les codes et les usages. Ayant "le goût des autres", elle n'arrive pas à détester cette faune. Quoique née à Marseille, elle restera toujours en France "une invitée". Comme les juifs, finalement, remarque Pierre Assouline : ils ont derrière eux un tel passé d'exclusion, de persécution et de nomadisme "que ce sont eux, les invités permanents, en dépit des apparences"... Le titre du roman, qui paraissait bien banal, prend soudain une autre dimension.
(Le Monde des livres)

COMMENTAIRE DE REFLETS
TRAVAILLEURS INVITES
C’est un dîner de cons à l’envers ! Ici les cons sont les invitants, et « la pas conne du tout » est l’invitée surprise : une beurette thésarde universitaire dont les parents sont venus du Maghreb. C’est une allégorie de la société d’aujourd’hui par un auteur lucide lui aussi issu de la diaspora, qui lui aussi se sent au fond de lui un invité permanent de la douce France. Invités comme les Gastarbeiter c’est ainsi qu’on appelle les travailleurs immigrés en allemand et en néerlandais, les « travailleurs invités ». Ils ont fini par s’incruster jusqu’à faire « presque » partie des meubles du pays hôte. Il semblerait que le roman ne soit pas vraiment réussi. Nous ne l’avons pas lu. Dommage, l’intrigue nous en paraît subtilement construite. Comment ne pas songer à la délicieuse Rachida Dati, une charmante « beurgeoise » invitée à participer au gouvernement blingbling pour éviter qu’ils ne siègent « à treize autour de la table ».

2 commentaires:

deashelle a dit…

« Les Invités » s’invitent dans la série dinatoire du Festin de Babette, Dîner de cons, le Charme discret de la bourgeoisie, Festen…. et à l’autre bout, Le goût de la papaye verte. C’est dire si le genre peut irriter certains et en ravir d’autres. La langue est succulente, la gastronomie du verbe enchante, rien que pour cela, on y courrait.

Les tableaux sont aussi moqueurs et baroques que ceux de La Bruyère, pur délice ! De Marie–Do, esclave de la chirurgie esthétique, Assouline dit : "Elle était ainsi faite et refaite que même ses cordes vocales sonnaient comme un piano accordé de la veille." Vrai que tout le monde - ces raisins sont trop verts- ne côtoie pas le cercle fermé du 7e arrondissement, ni vous ni moi. Qu’importe, y être introduit comme invité lecteur du charme discret… est savoureux. Au passage, on s’émerveille de telle œuvre d’art ou de telle allusion littéraire, extime parmi les intimes… au cours de la promenade. On se doutait de certaines choses, on sourit, ou l’on grince… Le sarcasme est caustique et décapant, les vraies couleurs ne tardent pas à apparaître sous les savants artifices mondains.

Mais soudainement la fable prend un autre tour, bien plus intéressant : c’est la définition même "d’invité" qui s’invite. Fée Carabosse?
Ils étaient « Quatorze, selon les organisateurs, treize, selon la police. » Consternation et stupeur générale. Personne n’est superstitieux, évidemment! Rien que rationalité, bien entendu! Voici notre salvatrice, la 14 ème à table, Sonia, née Oumelkheir Ben Saïd, une bonne bonne qui ne pousse pas sur les arbres et qui nous éblouira par son ‘goût des autres’ et par sa fine sensibilité. ...Coup classique, chez Molière. L’invité Principex, George Banon, d'outre Atlantique, n’y sera d’ailleurs pas insensible…. Sonia, invitée forcée, immigrée, déviant avec adresse humour et application toutes les hostilités, et dans le fond plus française que les français lâche à la fin avec ferveur: « Il faut toujours en faire plus que les Français pour espérer devenir pleinement français sans se renier pourtant. C'est comme ça que ses étrangers tirent ce pays vers le haut. » Belle recherche d’excellence, quand on a le mérite pour religion….
Cette mise en abîme du mot ‘invité’ qui remplace de façon politiquement correcte la notion 'd’étranger', est forte, et en particulier si l’on pense à 'l’étrangeté' des juifs qui « ont derrière eux un tel passé d'exclusion, de persécution et de nomadisme que ce sont eux, les invités permanents, en dépit des apparences. » Cela fait tressaillir certains et très haïr les autres.

On se rend sur la pointe des pieds à un spectacle cousu main, en dentelle de Paris, plus codifié qu’une japonaiserie, et l’on est "invité" à se pencher avec vertige, toute peur bue, sur l’abîme qui abîme les hommes….
Joli conte moral ! Lecture gustative.

deashelle a dit…

« Les Invités » s’invitent dans la série dinatoire du Festin de Babette, Dîner de cons, le Charme discret de la bourgeoisie, Festen…. et à l’autre bout, Le goût de la papaye verte. C’est dire si le genre peut irriter certains et en ravir d’autres. La langue est succulente, la gastronomie du verbe enchante, rien que pour cela, on y courrait.

Les tableaux sont aussi moqueurs et baroques que ceux de La Bruyère, pur délice ! De Marie–Do, esclave de la chirurgie esthétique, Assouline dit : "Elle était ainsi faite et refaite que même ses cordes vocales sonnaient comme un piano accordé de la veille." Vrai que tout le monde - ces raisins sont trop verts- ne côtoie pas le cercle fermé du 7e arrondissement, ni vous ni moi. Qu’importe, y être introduit comme invité lecteur du charme discret… est savoureux. Au passage, on s’émerveille de telle œuvre d’art ou de telle allusion littéraire, extime parmi les intimes… au cours de la promenade. On se doutait de certaines choses, on sourit, ou l’on grince… Le sarcasme est caustique et décapant, les vraies couleurs ne tardent pas à apparaître sous les savants artifices mondains.

Mais soudainement la fable prend un autre tour, bien plus intéressant : c’est la définition même "d’invité" qui s’invite. Fée Carabosse?
Ils étaient « Quatorze, selon les organisateurs, treize, selon la police. » Consternation et stupeur générale. Personne n’est superstitieux, évidemment! Rien que rationalité, bien entendu! Voici notre salvatrice, la 14 ème à table, Sonia, née Oumelkheir Ben Saïd, une bonne bonne qui ne pousse pas sur les arbres et qui nous éblouira par son ‘goût des autres’ et par sa fine sensibilité. ...Coup classique, chez Molière. L’invité Principex, George Banon, d'outre Atlantique, n’y sera d’ailleurs pas insensible…. Sonia, invitée forcée, immigrée, déviant avec adresse humour et application toutes les hostilités, et dans le fond plus française que les français lâche à la fin avec ferveur: « Il faut toujours en faire plus que les Français pour espérer devenir pleinement français sans se renier pourtant. C'est comme ça que ses étrangers tirent ce pays vers le haut. » Belle recherche d’excellence, quand on a le mérite pour religion….
Cette mise en abîme du mot ‘invité’ qui remplace de façon politiquement correcte la notion 'd’étranger', est forte, et en particulier si l’on pense à 'l’étrangeté' des juifs qui « ont derrière eux un tel passé d'exclusion, de persécution et de nomadisme que ce sont eux, les invités permanents, en dépit des apparences. » Cela fait tressaillir certains et très haïr les autres.

On se rend sur la pointe des pieds à un spectacle cousu main, en dentelle de Paris, plus codifié qu’une japonaiserie, et l’on est "invité" à se pencher avec vertige, toute peur bue, sur l’abîme qui abîme les hommes….
Joli conte moral ! Lecture gustative.